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Le Gant et autres nouvelles... et autres nouvelles

Désordre intérieur

Désordre intérieur,
Agence universitaire de la Francophonie/Festival du Mot, www.l-autre-mot.auf.org/,
février 2007.


Autour du désordre...

Après la parution de Un bouquin n’est pas un livre, les organisateurs du Festival du Mot et l’Agence universitaire de la Francophonie m’ont demandé d’écrire une brève nouvelle servant de base à un concours d’écriture sur les synonymes, intitulé «L’autre mot».
Le concours est ouvert à tous les étudiants, professeurs et chercheurs francophones des universités du monde entier.
Le principe : réécrire le texte proposé en utilisant des synonymes, chaque joueur étant libre d’employer le français de son pays sans se référer nécessairement à la norme française, afin d’illustrer la richesse de la diversité linguistique de la francophonie.
Les textes devront être transmis via le formulaire en ligne, avant le 30 avril 2007 : www.l-autre-mot.auf.org

La nouvelle (texte intégral)

« Il est venu à moi sous la forme d’une lettre. «Monsieur Abus, auriez-vous la gentillesse de me téléphoner au plus vite au 09 650 74 43. Monsieur Excès.» Il n’y avait pas d’autre indication. Je remarquai néanmoins que l’expéditeur avait écrit mon adresse de chaque côté de l’enveloppe, me privant ainsi de la sienne par mégarde. Un distrait, avec ça ! Mais quelle importance, puisqu’il me suffisait de décrocher le combiné…Je songeai plutôt à appeler la police. Que voulait cet importun qui me réclamait séance tenante ?
Ma sagesse me décida à ne rien précipiter. Je fourrai le papier dans mon portefeuille et je finis par oublier l’affaire, absorbé par mon métier, repris par les tracas de la vie quotidienne.
Deux semaines plus tard, en sortant de la gare, je me rendis compte que je suivais quelqu’un. A chaque croisement de rues, j’espérais voir l’individu quitter mon itinéraire ; il s’obstinait à le poursuivre, au point que je m’amusai un instant à imaginer «Mais c’est pas possible, il va chez moi !», et je pouffai tout seul. Tout à coup, j’eus peur qu’il se sente pris en filature et je ralentis le pas. Je le perdis de vue. Lorsque enfin je bifurquai dans ma rue, j’eus un mouvement de surprise : l’homme poussait le portail de mon immeuble. Un nouveau voisin ? La concierge aura oublié de m’avertir... Je m’engouffrai à mon tour dans le bâtiment. Je gravis les escaliers jusqu’au premier étage et je constatai avec stupeur que l’individu était en train d’ouvrir la porte de mon appartement : je le saluai et je continuai lâchement mon ascension comme si de rien n’était, dissimulant tant bien que mal mon incompréhension.
Je regagnai la rue pour observer mon appartement, le soir tombait ; l’homme était assis près de la fenêtre, fumait une cigarette, feuilletait un journal. Il était chez lui. C’était une telle évidence que je me demandai ce que je faisais là.
Impatient de vérifier mon adresse sur ma carte d’identité, je remis la main sur le mot vaguement anonyme. Une certitude s’empara de moi. Monsieur Excès avait pris ma place.
En formant le numéro sur mon portable, je réalisai que j’appelais chez moi, sur mon propre téléphone fixe. Derrière la vitre, l’ombre avait disparu. «Allô ?» Je balbutiai : «Qui est là ?» «Excès», dit l’homme. Il ajouta : «Walter Ego, dans l’intimité.» J’osai, honteux : «Où êtes-vous ?» «Chez moi... Pourquoi ?» Il raccrocha, choqué par ma curiosité, mon sans-gêne.
Je pris une chambre à l’hôtel. Je passai une nuit blanche, accaparé par la découverte de ma nouvelle condition. Dès l’aube, j’allai rencontrer Madame Par, la concierge de «mon» immeuble. Elle se révolta : «Quoi ? Encore un Walter ! ça, croyez-moi, i’ va valser ! Problème d’aiguillage... C’est déjà arrivé, mais, chut, on ne dit rien aux autres locataires…»
Monsieur Excès fut remercié poliment.
Je retrouvai mon trois pièces et mes paisibles voisins, Mesdames Loi et La, et Messieurs Les, Sexuels, Sont et Punissables. Sur le cadran général fixé à l’entrée, nos noms reformèrent un ensemble harmonieux.
Excès fut charmant. Madame Par lui indiqua un duplex à louer dans le quartier (plus tard je pris connaissance de la liste des locataires de son immeuble : Mademoiselle Avec, Madame Mange et Monsieur Il). Avant de partir, Excès m’interpella, soucieux : «J’ai l’impression qu’on se connaît...» «Tatata, mais non, mais non» s’empressa Madame Par l’entraînant par le bras, et, énigmatique : «Chaque mot chez soi et la langue sera bien gardée.» »

24 secondes par image

« 24 secondes par image »,
dans La Province, du 12 au 15 février 2007.
Réédition, opuscule #55, collection "Opuscule", Éditions Lamiroy, 2018.


Autour des secondes...

Dans le cadre de la Saint-Valentin et de la vingt-troisième édition du Festival International du Film d’Amour (organisé par la Ville de Mons), le journal La Province m’a demandé d’écrire une nouvelle ayant pour thèmes l’amour et le cinéma, et pour décor, Mons. La nouvelle est parue en quatre épisodes, du 12 au 15 février 2007. Elle a été éditée en volume dans la collection "Opuscule" (opuscule #55) des éditions Lamiroy en 2018.

Les premières lignes…

« «Il était une voix…» Puisque je dois vous raconter cette affaire, autant se la jouer un peu poète, beffroi de mon jardin, Hugo, cafetière, vers la Haine et je sais plus trop quoi. Du coup… quand je dis «une voix», c’est pour la formule, l’incipitre comme je crois qu’on dit, enfin vous savez les premiers mots de l’histoire, parce que pour une voix, je vous dis, ça m’avait tout l’air de pas être humain trop humain, pour une bande sonore d’ouverture, quand j’y repense, ça me prend encore aux tripes, même que tous ensemble sur la Grand’Place le jour de la Ducasse, à côté, on est des Playmobil dans un lavabo. Donc, j’étais tranquille, j’étais peinard, à surfer sur la toile, à chercher les dernières offres d’emploi avec un bon vieux Renaud en musique de fond, dans le bordel magnifique de mon bureau, au milieu des essais de lettres et de CV déchirés ou expédiés en boules entre l’écran, le téléphone, mes CD et cette foutue Webcam qui n’a jamais tenu droit, parce que bon question boulot, c’était un peu la galère, j’enchaînais les jobs depuis dix ans, contrats à durée déterminée, périodes d’essai, APE, PFI, Activa et toutes sortes de plans de guerre contre le chômage dont un portait même un nom de film ça c’est bien nous, le plat pays, le culte de la misère, amen, en tout cas, il faut croire que je ne les transformais jamais les essais, ou que j’étais destiné à passer toute ma vie d’un rôle à l’autre, ouvrier un jour, pizzaiolo le lendemain, avec autant d’habileté que d’indifférence, comme si j’étais une mule mille quenouilles ou plutôt un caméléon, et il fallait bien que je me débrouille, parce que moi les Urs j’aimais tellement que j’y avais passé plus de temps que la normale il paraît. Tout ça pour vous dire qu’à l’instant du cri, j’étais entre deux hauts, dans le creux de la vague du tsunami, mais je ne me plains pas, c’est juste pour que vous compreniez comment toute cette histoire a pu être possible, comment j’ai pu être chez moi, dispo, comme dans un aquarium public, sans savoir que j’étais un apprenti poisson de Merlin l’enchanteur et qu’il n’y manquait plus que la sirène, enfin je vous embrouille avec mes comparaisons ridicules, pardon […]»

Le Beffroi
de mon jardin

Le Beffroi de mon jardin,
Mons, Ville de Mons/Luce Wilquin, avril 2006.
Réédition dans Des Nouvelles
de Mons
, recueil collectif (florilège des dix premières éditions des RDV du livre), Ville de Mons/Luce Wilquin, avril 2010.


Autour du Beffroi…

Chaque année, la Ville de Mons organise les «Rendez-vous du Livre»: pendant cinq jours, écrivains et éditeurs de la région sont mis à l’honneur, des rencontres, des récitals, des lectures, des expositions ont lieu un peu partout dans la ville. Le 23 avril, Journée Mondiale du Livre et fête de Saint-Georges (figure centrale du patrimoine montois), marque l’apogée de ces Rendez-vous: ce jour-là, les commerçants offrent à chacun, amoureux des livres ou simples curieux, une rose et une… nouvelle inédite ! Cette année encore, six auteurs ont accepté d’écrire un récit pour l’occasion: j’ai donc eu l’immense plaisir de côtoyer les plumes de Christine Aventin, Françoise Lison-Leroy, Alain Bertrand, Michel Joiret et Michel Torrekens. Nous étions tous réunis, ce dimanche 23 avril 2006, à la Salle Saint-Georges, pour une rencontre avec le public – dont le meilleur moment fut la troisième mi-temps, à la terrasse de l’Excelsior, autour d’une bonne Quintinne d’Ellezelles! Le matin même, je participais à une autre rencontre littéraire proposée par La Pensée Wallonne. Entre-temps, je me suis retrouvé fil et aiguille en main pour un atelier de reliure organisé par l’Atelier du livre de Mariemont… Pendant que nous maltraitions les six plaquettes, deux comédiennes en faisaient la lecture dans des alcôves conviviales… Merci à elles et merci à Daniel Charneux, écrivain et coordinateur du projet «Un livre, une fleur» !

Avant-propos de Daniel Charneux

«Cent dixième anniversaire de la mort de Verlaine oblige, les six nouvelles éditées cette année portent l’empreinte du prisonnier de Mons: un petit crucifix de cuivre, les scrupules de Maître Losseau, les corniches de la cité, le ciel bleu par-dessus les toits et, tout en haut du clocher de l’hôtel de Ville, un petit singe qui s’appelle Verlaine… autant de clins d’œil au «pauvre Lélian» et à son ami Arthur. Six nouvelles à déguster en ce printemps naissant tandis qu’une hirondelle volette sous la voûte du théâtre.»

En deux mots

Mons et son magistral Beffroi – que, dans une lettre adressée à son épouse Adèle, Victor Hugo décrit par cette formule restée célèbre: «Figure-toi une énorme cafetière flanquée au-dessous du ventre de quatre théières moins grosses. Ce serait laid si ce n’était grand. La grandeur sauve.» Mons et… sa prison aussi, où un autre grand poète (et néanmoins salopard) a séjourné de 1873 à 1875: grâce à son coup de revolver tiré sur Rimbaud, Verlaine a eu tout le loisir de trouver la foi (mais pour combien de temps?) au fond de sa cellule ! Voilà pour les«prérequis»de lecture… On se retrouve au début du vingt-et-unième siècle, sous les poutres d’une vieille bâtisse montoise. L’étrange confidence d’un homme désœuvré, qui passe ses journées sur sa corniche à regarder le Beffroi, à penser à Paul (son modèle de conduite…) et à attendre Tinette («enfin je veux dire Clémentine ma femme») en buvant des bières, en fumant des clopes et en inventant des jeux stupides (repris tels quels au célèbre prisonnier…) Bref, un type à la fois attachant et détestable. Comme Verlaine.

Les premières lignes…

« Vous savez, vous permettez que je fume, je me suis toujours demandé comment Tinette, enfin je veux dire Clémentine ma femme, a pu s’intéresser à un type comme moi, et c’est un peu pour ça, tout ce qui s’est passé. Il fallait la sauver la pauvre, paix à son âme, et c’est pour ça que vous m’avez retrouvé sur le toit, à cause de la grande cafetière, vous savez, et ses quatre théières – quand on y réfléchit bien, quand même, c’est ridicule tout ça – et puis, justement, à cause de Paul, je dis «justement», parce qu’il était fan d’Hugo, Paul, un brave gars, j’aurais bien voulu le rencontrer, mais lui aussi il l’a fait le grand saut. En tout cas j’y suis pour rien, j’étais pas né, alors n’allez pas imaginer que. Ça fait un bout de temps déjà que je me suis mis aux combles et au crucifix, même si en matière de croix, j’aurais plutôt dû zyeuter le clocher d’Elisabeth ou de Waudru, mais pour moi le beffroi, ça a été comme un appel, et puis on m’a toujours appris que pour trouver Dieu, il faut lever les yeux au ciel. Je l’ai pas cru pendant trente ans, jusqu’au jour où j’ai relevé la tête et ça m’est tombé dessus: la grande tour, je ne pouvais plus y échapper, tout de suite j’ai fait le rapprochement avec Paul. Je vous avoue que je lis très peu, disons même jamais, mais pour ce qui est de Paul, c’est différent, je connais tous ses textes par cœur, à cause de Tinette, parce que quand on a commencé à se fréquenter, je lui écrivais des tas de poèmes, et il a bien fallu que je m’appuie sur les épaules de quelqu’un pour être encore plus grand que lui. La poésie, j’ai beau être ce que je suis, je sais bien que ça impressionne toujours les filles, alors, ça m’est tombé sous la main, j’ai demandé à Paul qu’il me file quelques textes, enfin je ne lui ai pas vraiment demandé, mais sûr qu’il aurait été d’accord […]»

Le Trou

« Le Trou »,
dans [on], n°3, Lyon, association ONiva, automne 2004.


Autour du trou…

C’est par hasard que j’ai découvert cette revue, très « branchouille », de l’association des « Ogres Nourris à l’Insouciance Vibrante de l’Art » – tout un programme ! En 2002, je me suis mis à la recherche d’un éditeur pour un (premier vrai) projet que je venais de terminer : un recueil de nouvelles (avec des titres comme « La Question chommique », « La Rédemptrice », « Le Trou »…) que j’avais intitulé Le Trou et autres récits trou(v)és – car j’imaginais une couverture percée d’un… trou (à travers le O du mot « trou ») traversant tout le livre jusqu’à la dernière page et au fond duquel on aurait pu lire l’une des dernières phrases de la nouvelle « Le Trou » : « Hier, dans son sommeil, mon père est mort. » Ouf ! C’est moi qui étais sans doute au fond pour concevoir un tel projet…
Par ailleurs, je n’avais pas choisi la voie la plus simple – d’une manière générale, les éditeurs sont à l’affût des « premiers romans », pas des « premiers recueils de nouvelles » (et encore moins de nouvelles trouées !) Je pris donc l’habitude de photocopier et de poster mon manuscrit des dizaines et des dizaines de fois (ça vous ruine un étudiant !) pour autant de lettres de refus standard – poncif, encore une fois vérifié, du parcours du jeune auteur… Mais, dans cet horizon pas très clair, quelques zones de lumière, malgré tout : une ou deux lettres… de refus, certes, mais argumentées, dynamiques, encourageantes. Et puis, un jour, cette idée lancée, à la fin d’un mail, par Dimitri Vazemski, fondateur des éditions de La Nuit Myrtide : « y’a peut-être une autre piste, du côté de Lyon, une revue qui doit faire son n°3 sur… "le trou", ça s’appelle je crois "oniva"… » C’est comme ça que j’ai sorti « Le Trou »… et que j’en suis sorti !

En deux mots

Quelle étrange maladie frappe le père du jeune narrateur ? Les cortèges de savants et de médecins réputés défilent autour de ce corps, immobile et silencieux. Et pourtant vivant ! Le petit garçon veut comprendre, mais il a l’impression qu’on lui cache des choses, entre sa mère fatiguée et Clémence, la femme de ménage qui s’improvise aide-soignante… Il y a aussi les visites saugrenues d’un certain Jean-Morel Moreau, chargé de vérifier que les malades sont bien malades et d’en rendre compte à l’Etat… Et entre toutes ces grandes personnes, le jeune adolescent qui cherche des réponses dans l’écriture, comme un fil rouge.

Les premières lignes…

« Cela fait trois ans que l’on a retrouvé mon père sans vie. Depuis des milliers de jours et de nuits, il marchait et n’aimait pas le paysage autour de lui, mais il se gardait bien d’en rien dire. Jusqu’au jour où il s’est arrêté subitement, contre toute attente et à notre plus grande stupéfaction. Nous avons fait venir de grands médecins et des chercheurs qualifiés dont les titres nous avaient fait présager des talents assurés et donc une guérison non moins certaine. Ils veillèrent longuement silencieux autour du corps avant de s’en approcher avec plus de convictions. L’un d’eux s’enquit de la respiration, un autre interrogea le cœur, un autre écarta les paupières à la recherche d’une flamme improbable, un autre encore se servit du bras comme d’une vieille pompe à eau dans l’espoir d’un soubresaut de vie ; mais aucun n’osa se prononcer, et, même entre eux, ils turent leurs avis. Il fallut les questions de nos regards torturés par l’incompréhension pour que l’un d’eux s’avançât vers ma mère et moi. C’était le plus âgé des thérapeutes, il portait la barbe longue, des cernes énormes entouraient ses yeux, quelques rides barraient son haut front, des petites lunettes rondes dissimulaient mal un nez en tumulus ; tous ces signes nous désignaient la sagesse qui allait rendre son jugement.
- Il vit, nous confia-t-il.
Il avait prononcé ces mots sur un ton feutré de confidence interdite. Il ne nous apprenait rien que nous ne savions déjà. Nous attendions autre chose. Des termes sûrs, un nom de maladie et un remède idoine, des paroles qui expliquent. Mais rien ne vint que ce "il vit" que le savant poilu nous répéta plus intimement encore, comme on livre un secret honteux que l’on se gardera surtout d’éventer. Il annonçait cela comme on proclame un arrêt de mort ; mais il semblait ici que ce fût une sentence pour la première fois édictée : un arrêt de vie, malgré la vie qui continue. Le collège des barbes doctes se retira sans un mot de plus, sûr de n’avoir rien avancé de trop téméraire, et, fort de ses années d’expérience, convaincu que deux ou trois jours de repos suffiraient à guérir le patient. Mon père. […] »

Le Gant

« Le Gant »,
dans Le Gant et autres nouvelles,
avant-propos de Luc Collès,
préface de Vincent Engel,
Louvain-la-Neuve, CIACO, 2001.


Rémi Bertrand, «Le Gant »
Marie-Caroline Lefin, «Le Cri »
Caroline Ruelle, «Peinture à l’eau »


Autour du gant…

Lors de ma deuxième année d’études en romanes, j’ai suivi – avec une dizaine de complices – un séminaire d’un genre particulier. Intitulé officiel : analyse littéraire. Programme officieux : création littéraire. C’était en effet la première fois qu’il était question, dans une université belge, d’apprentissage de l’écriture fictionnelle – c’était d’ailleurs jubilatoire de se sentir « pionnier », en marge du carcan universitaire, presque « en fraude »…
Ce séminaire était une initiative de Vincent Engel. Les instances supérieures lui avaient donné carte blanche, à charge pour lui de rendre compte – en fin d’année – de la réussite de l’expérience. Ce fut bien plus que cela : un succès ! Au point que le Département d’études romanes et l’Association des romanistes de l’UCL décidèrent de publier les meilleures productions des jeunes participants. Et au point que, deux ans plus tard, le projet s’est développé avec la création d’une filière, en licences, entièrement réservée à la création littéraire.
De cette expérience, je retire de nombreux et précieux enseignements, d’écriture mais aussi… de lecture, comme celui-ci : on lit mieux les textes d’autrui quand on s’est soi-même confronté à l’écriture… soumise aux commentaires d’un groupe et d’un professionnel (puisque, bien sûr, j’écrivais déjà avant ce séminaire, mais je gardais mes textes secrets). De la création à l’analyse, l’écart n’est peut-être pas si grand.

Quatrième de couverture

Ce petit recueil de trois nouvelles est issu d’un séminaire d’écriture littéraire donné en deuxième candidature en langues et littératures romanes (licence en lettres) à l’Université catholique de Louvain par le Pr Vincent Engel, lui-même écrivain (Retour à Montechiarro, Fayard, 2001). Il propose le résultat direct d’une formation à l’écriture littéraire qui réveille les talents et fait la vie dure au cliché selon lequel les études littéraires mèneraient à tout, sauf à la littérature…
Les auteurs sont trois étudiants qui ont relevé le défi : Rémi Bertrand, Marie-Caroline Lefin et Caroline Ruelle.
Ce recueil est le fruit d’une collaboration entre le Département d’études romanes et l’Association des romanistes de l’UCL

Préface de Vincent Engel (extraits)

« […] L’écriture littéraire ne s’enseigne pas : voilà un préjugé qui a la vie dure. Tous les autres arts, oui : la sculpture, la peinture, la composition musicale, l’architecture, le dessin, la danse, le théâtre, l’écriture de scénario, le journalisme… Mais pas l’écriture littéraire, qu’elle soit poétique ou fictionnelle. Elle relèverait donc de la magie : un collège de muses déciderait, unilatéralement, des élus et leur enverrait, par voie postale secrète, la panoplie complète du parfait écrivain : dons, talents, techniques. Et vogue la galère. […]
[…] le but n’est pas seulement d’apprendre à écrire un texte de fiction. Derrière la pratique de l’écriture, se profile la découverte, par une autre voie, de la complexité qui régit la littérature. Il faut avoir cherché à en écrire un pour découvrir combien il est difficile de produire un texte. […]Au terme du séminaire, les participants, quel que soit le niveau d’écriture qu’ils auront atteint, seront, à coup sûr, de meilleurs lecteurs. […]
[…] Je pense, évidemment, qu’il ne faut pas que l’expérience s’arrête au niveau de la seconde candidature. Les étudiants, on s’en doute, partagent cet avis. La formation doit se poursuivre en licence. J’ai même l’audace de penser qu’elle peut aboutir à un mémoire* […]»
*

Depuis 2003, ce projet est devenu réalité, avec la création d’une filière en création littéraire…

En deux mots

On doit être au dix-neuvième siècle, quelque part dans le Cher, du côté de Vierzon et des régions forestières. Thomas vit avec ses parents dans une cahute misérable. Sa mère, Marie-Ange, consacre ses quelques économies à l’entretien de la maison et de… sa personne. Son père nourrit la famille de ses « pauvres revenus de chasseur »… Un incident de chasse vient perturber ce quotidien aux odeurs de feu de bois et de soupe des pauvres : le père est attaqué par une bête sauvage. Il s’en sort avec une main définitivement condamnée : il devra désormais la protéger en permanence d’un gant… Cette ambiance misérabiliste à la Charles Dickens vire tout à coup à l’enquête policière, lorsqu’on découvre le cadavre de Donatienne, la cousine de Marie-Ange. Le meurtrier a été entraperçu… Un seul indice : une main marquée par une « large plaque rouge »…
Des années plus tard, Thomas est au chevet du corps de son père, dont Marie-Ange effectue la dernière toilette. Le gant recouvre toujours cette main suspectée. Aura-t-il l’audace de l’enlever ?

Les premières lignes…

« Ma mère a toujours acheté beaucoup de produits de beauté. Une femme, même sous les foudres aiguës de la misère, n’oublie jamais de veiller à sa dignité. Je crois que c’est tout ce qui lui reste aujourd’hui. Je me souviens que mon père faisait les comptes chaque semaine, et même si ses pauvres revenus de chasseur ne nous permettaient pas de manger tous les jours en suffisance, il réservait toujours une somme importante pour assouvir les caprices de ma mère. Mon frère et moi osions à peine nous révolter. Nous étions jeunes encore, et ma mère, ainsi agréablement parfumée et parée d’une élégante toilette, répandait autour d’elle des auréoles de senteurs délicieuses qui venaient embaumer nos souquenilles minables, et consoler nos cœurs vaincus. En réalité, c’était le contraste entre sa parure acceptable et nos fringues usées qui, à nos yeux de gamins, anoblissait exagérément son apparence. Quand je la regarde maintenant, occupée à dévêtir mon père étendu et à répandre le fond de teint sur une autre peau que la sienne, je m’aperçois qu’elle est restée la même femme, malgré les meurtrissures du temps, qui finira bientôt par l’emporter elle aussi, et moi avec. La bière est déjà disposée, gueule béante, pour accueillir le sommeil du mort. Mais avant d’y coucher mon père, ma mère et moi nous appliquons solennellement à lui rendre les derniers hommages et à lui faire sa dernière toilette, celle qu’aucun homme n’accomplit lui-même. Aucune parole, aucun son ne vient rompre le silence apaisant qui règne dans la pièce étroite mais, avec nos deux regards pour unique langage, nous nous affairons en silence autour du mort qui semble épier chacun de nos mouvements. Mes yeux restent fixés sur sa main gauche, toujours dissimulée, jusqu’à ce jour, dans un long gant noir. Je sens alors la tristesse me quitter, et une haine irréversible, nourrie à chaque battement de mon cœur pendant des années, m’envahit pour me posséder tout entier. […] »

Extrait de presse

« Devant le cadavre de son père, un homme voit remonter à la surface de sa mémoire une vieille histoire d’enfance. Un gardien de musée est "bêtement là, toujours assis comme si on l’avait installé à sa place une fois pour toutes" ; jusqu’au jour où deux rencontres vont bousculer le train-train… Voilà deux des créations d’un tout récent recueil de nouvelles d’étudiants […] »
(Catherine Moreau, Le Soir, 27 février 2002)