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Sur ma table de chevet, vous trouverez quelques-unes de mes lectures, mes coups de coeur, les livres que j'ai envie de faire partager et les autres...

Table de chevet

Colette NYS-MAZURE,
Tu n’es pas seul,
Paris, Albin Michel, 2006.

Voici le livre qui m’a accompagné lors de mes déplacements en train ces dernières semaines, histoire – précisément – de tuer la solitude du voyage…
«Tu n’es pas seul à être seul», précise d’emblée la poétesse. J’entends Philippe Delerm en écho, dans Les amoureux de l’hôtel de ville : «Dans le gris, j’étais seul, mais je n’étais pas seul à être seul.»
Colette Nys-Mazure justifie, par quelques phrases d’introduction, la cohérence de son recueil, élaboré autour du thème de la solitude.
En une trentaine de tableaux sensibles, justes et émouvants, l’écrivain décline son sujet en autant de formes que d’individus, du jardin secret cultivé par l’enfant (dans le récit «Le royaume d’Alice») à la traversée solitaire de la maladie («Les eaux profondes»). Du temps réservé à soi au sentiment d’abandon. De la joie à la peine.
Solitude et excitation de la fraude. Solitude des insomnies. Solitude de l’enfant déçu par son père ou, au contraire, solitude partagée entre un fils et son papa pendant une journée rien que pour eux deux (et cette phrase, lancée : «C’est bien, Papa, d’avoir une longue journée!»). Solitude des trajectoires humaines lorsque deux anciennes amies se retrouvent des années plus tard. Solitudes croisées, le soir de Noël, entre un médecin de garde et un homme délaissé, ou entre deux voisines qu’un incident va rapprocher, ou encore entre une vieille dame prisonnière des préjugés de ses enfants («A ton âge, on ne sort plus seule le soir») et une jeune fille désespérée par une rupture… Solitude de l’institut psychiatrique, de la désespérance, puis du suicide. Non-dits et solitudes confrontées l’une à l’autre lorsque deux «amies» se rencontrent par hasard dans un train et se sentent obligées de faire le trajet ensemble… Solitude face au conjoint alcoolique. Solitude des funérailles…
Au fil de la lecture, j’ai corné quelques pages, souligné certaines phrases… Par exemple : «On vit sous le même toit, les uns près des autres, sans se connaître ni partager le meilleur.» Ou encore cette explication d’une aptitude à être présent au monde, aux êtres, à la vie : «cette aptitude à l’émerveillement quotidien pourrait apparaître comme un privilège de l’enfance» mais, alors que l’enfant gaspille ce qui lui est donné, seul l’adulte peut, avec le temps, affirmer son «attention passionnée à ce qui est».
Solitude. Le motif varie, du bonheur au désespoir, mais toujours avec, en point d’orgue, cette célébration de la vie et du quotidien, que Colette Nys-Mazure déploie dans son œuvre depuis de nombreuses années.
A travers ces récits brefs, elle nous rappelle que la solitude est l’«aventure commune de l’humanité».
« Tu es seul », nous souffle-t-elle, mais ta solitude te rapproche de tes semblables.
Ce très beau recueil porte bien son titre : c’est un compagnon généreux.

Rémi Bertrand, 23 octobre 2006.
 

Vincent LEROY,
Le poète belge Émile Verhaeren,
Soignies, Éditions Azimuts, 2006.

« C’est en accompagnant mes élèves en classe de forêt au Centre Provincial "Le Caillou-Qui-Bique" à Roisin que j’ai fait, pour la première fois, connaissance avec Émile Verhaeren : son petit musée, son buste réalisé par Charles Vanderstappen, ses poèmes gravés sur des pierres,…» Le ton est donné. D’emblée, à la lecture de son avant-propos, Vincent Leroy, jeune instituteur hennuyer, invite à suivre ses pas sur les traces de l’un des plus grands poètes francophones. En une centaine de pages, nous parcourons la vie et l’œuvre de Verhaeren, dont on célébrait en 2005 le cent cinquantième anniversaire de la naissance.
Que Vincent Leroy se passionne pour un fervent patriote n’est pas étonnant, dans la mesure où il a déjà consacré un livre aux chroniques du règne d’Albert II. On redécouvre en effet à quel point Verhaeren était lié à sa patrie et à son symbole le plus fort, le couple royal formé par Albert Ier et Elisabeth – chez lesquels Verhaeren a séjourné plusieurs fois et avec lesquels il a entretenu une correspondance où abondent les marques d’amitié et les courbettes.
On comprend également le rôle qu’a joué Verhaeren dans les rapports entre les sphères artistiques belge et française, de ses débuts dans la revue«La Jeune Belgique»(créée explicitement en parallèle à la Jeune France) à son admiration et son amitié avec Mallarmé, Rodin (qui souhaitait réaliser une sculpture du roi Albert) et bien d’autres. Il deviendra un symbole durable de l’amitié franco-belge (il est encore cité aujourd’hui à ce titre).
De nombreux extraits de correspondance avec des écrivains, des artistes ou des leaders socialites (Georges Khnopff, Max Elskamp, Georges Rodenbach, Van Rysselberghe, Jules Destrée,…) jalonnent ce parcours historique.
On traverse ainsi la vie de Verhaeren, chronologiquement, au fur et à mesure de ses voyages (de Paris à Moscou), de ses rencontres (dont celle de son épouse, Marthe Massin), de ses périodes de deuil et de dépression, des événements politiques...
Vincent Leroy nous éclaire enfin sur le sort réservé à la mémoire du poète de Toute la Flandre, Les Heures claires ou encore Les Campagnes hallucinées, après sa disparition accidentelle en gare de Rouen en 1916.
Cet ouvrage biographique, bien qu’il ne présente pas d’extraits ni d’analyse (littéraire, politique ou autre) de l’œuvre de Verhaeren, constitue une bonne première approche de la vie du poète.
Ma seule (petite) réserve pourrait porter sur l’engouement pour la patrie, que Verhaeren manifesta jusqu’à sa mort (ses derniers mots furent: «Je meurs… ma femme… ma patrie!») et que l’ouvrage semble perpétuer jusqu’à notre époque, alors qu’il n’est plus pertinent de le déployer aujourd’hui. Bien sûr, le cadre de vie a des influences sur l’œuvre d’un artiste mais je crois que, d’une part, cet environnement est particulier à chaque auteur (et n’est pas forcément lié à l’appartenance à un pays) et que, d’autre part, c’est surtout la langue qui fait la littérature – même, et surtout, chez Verhaeren…

Rémi Bertrand, 14 août 2006.
 

Emmanuelle URIEN,
Court, noir, sans sucre,
Noisy-le-Grand, L’être minuscule, 2005.

Emmanuelle Urien écrit des nouvelles depuis quelques années déjà. Si on découvre, sur son site Internet, qu’elle a longtemps fréquenté l’univers des concours (avec des publications collectives à la clé) et qu’elle a pu profiter de quelques diffusions de ses textes sur les ondes, on se demande comment aucun éditeur ne s’est précipité plus tôt sur ses petites histoires parfaitement ciselées.
Avec Court, noir, sans sucre, Emmanuelle Urien nous offre son premier recueil, faisant d’une pierre deux coups puisqu’elle ouvre ainsi le catalogue de son éditeur, L’être minuscule, qui a choisi courageusement d’investir le secteur du texte court – habituellement délaissé par les majors –, rejoignant de la sorte des maisons telles que L’instant même ou Quadrature.
Un nouvel auteur et un nouvel éditeur pour un même livre, ça se souligne : surtout pour un tel résultat!
Chacun des récits de Court, noir, sans sucre capte l’attention par l’entretien prolongé et subtil d’une question.
Dès les premières lignes de «Assistance technique», on veut savoir pourquoi Mélanie Bix prend un train pour Zurich ; ce n’est qu’au terme du trajet – au cours duquel le lecteur commence à deviner ce qui se joue – qu’apparaît l’évidence de la destination…
Dans «Jardin secret», on veut savoir ce qu’il y a de si bizarre dans le verger de M’sieur Leloup, un voisin que tout le monde évite et qui intrigue le petit Clément; l’agneau se décide à tenter l’aventure et franchit la clôture du jardin. Si dès le début on pressent que Leloup n’est pas un ange, on est tenu en haleine jusqu’aux dernières pages, où l’on comprend avec effroi le mystère qui entoure ce jardin et le secret de fabrication de ses arbres fruitiers…
Dans «La place du mort », le narrateur reçoit un colis qu’il ne se résout pas à ouvrir; on ne peut s’empêcher de s’interroger: bon sang, qu’y a-t-il dans ce carton?
Dans «Dans le panneau», un attardé mental fait le piquet devant l’épicerie du village dont la porte est fermée. Normal, puisqu’il y a un panneau «Fermé le dimanche». Alors, qu’est-ce qu’il veut nous dire exactement, ce môme devant la boutique?
Dans «Tristesse illimitée», comme la narratrice, on aimerait bien savoir ce qui ne va pas dans la vie de Madame Mallet, elle dont le faciès reste indifféremment triste et figé même à l’annonce d’une bonne nouvelle…
A chaque récit sa question, sa tension.
Le lecteur est un être animé par la curiosité, et Emmanuelle Urien l’a compris: elle prend un malin plaisir à le pousser à «vouloir savoir». Son talent est de parler d’une situation sans la nommer, en la laissant seulement entrevoir, pendant quelques pages, jusqu’à la clarté finale. Une lumière projetée sur une évidence courte, noire et sans sucre…
On trouve également, parmi les perles de ce recueil très cohérent, l’une ou l’autre nouvelle davantage marquée par la sensibilité aux misères du monde, avec toujours cette même maîtrise de la narration et de l’écriture, réglées comme du papier à musique. C’est le cas des «Mouches» et de «Tête de station».
Dans «Les mouches», on est plongé quelque part en Afrique, au cœur d’une région en guerre, dans un campement hospitalier: plusieurs blessés graves viennent d’y être amenés. Le hasard y remet face à face des victimes et leur bourreau. Une infirmière va s’en rendre compte…
Dans «Tête de station», Tonio nous emmène dans son taxi et nous promène de l’Arc de Triomphe à la rue du Four, au gré du désir de ses clients – deux tourtereaux, un père et son jeune fils, un couple de touristes anglais… Tonio engage la conversation quand c’est possible, observe les visages dans son rétroviseur, interprète les silences, imagine la vie de tous ces gens qu’il voit défiler dans son habitacle… Mais, au final, on réalise que ce taxi n’est pas vraiment un taxi comme les autres et qu’on n’a peut-être même pas fait un seul kilomètre…
Avec Court, noir, sans sucre, Emmanuelle Urien livre un premier recueil haletant, précis et bien orchestré. Treize nouvelles qui font mouche. Les éditions Quadrature ont déjà publié son deuxième recueil: Toute humanité mise à part.
Le site Internet de l’auteur : www.emmanuelle-urien.org

Un mois après avoir mis cet article en ligne, j’apprends qu’Emmanuelle Urien vient de recevoir le «Prix de la nouvelle du Scribe» pour Court, noir, sans sucre. Elle était pourtant face à de sérieux finalistes comme Michel Lambert et Eric Holder, ni plus ni moins ! S’il fallait encore démontrer la qualité de ce recueil...

Rémi Bertrand, 14 août 2006 (& ajout le 23 septembre 2006).